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Article #1

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« Très chère bibliothèque »

 

Lors de ma rencontre avec la trentaine de bibliothécaires de Vincennes, lune dentre elles (il y a une majorité de femmes) ma demandé quelle idée je me faisais des bibliothèques et quels souvenirs jen gardais. Deux questions en une, certes, mais étonnamment liées. Les bibliothèques pâtissent parfois dune image ringarde, qui ne ma jamais contaminée. Si jy pense, aucun dénigrement ne ma effleurée à leur propos. Au contraire. Mon enfance a été ponctuée de rendez-vous hebdomadaires avec ma bibliothèque de quartier, qui occupait le rez-de-chaussée dune cité des années soixante, dans le 13ème arrondissement. De lautre côté de la barre dimmeubles, il y avait la rue Sainte-Anne, lhôpital psychiatrique et son inquiétant mur de pierres.

Au milieu des étagères de BD, de romans et de revues, je me sentais dans un cocon.

Chaque samedi, avec ma sœur, nous empruntions des livres. Plus jen prenais, plus j’étais contente. La bibliothèque éveillait en moi une tendance à la boulimie livresque, dautant que nous en achetions peu. Je me souviens du poids du sac en plastique à la sortie, annonciateur de bombance. Sa légèreté était en revanche le signe décevant dune mauvaise pêche.

La bibliothécaire était sévère, sa voix me semblait très aig, teintée dagacement. Elle était intraitable sur les retards, les pages cornées et lagitation des enfants. « Posez vos documents sur la banque de prêt et ouvrez-les à la première page, merci très chère », me rabâchait-elle à chaque fois. Elle vouvoyait les enfants et les appelait tous « très cher » avec une pointe dironie. Et la répétition de ces mots, chaque samedi, pendant des années, faisait partie dun rituel rassurant de ma vie, même si je ne comprenais pas bien le sens de « banque de prêt ». Elle tamponnait l’étiquette sur la page de garde.

C’était avant linformatisation des années 1990.

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©Marc Lizano

 

J'ai arrêté de fréquenter les lieux à ladolescence.

Et lorsque je suis retournée en bibliothèque, c’était pour y accompagner mon fils de trois ans. Située dans un autre quartier de Paris, rue Buffon, le long du jardin des Plantes, elle était coincée entre l’école maternelle, construite dans les années 1970 et l’école primaire, digne représentante de la 3ème République. En montant les escaliers vers la section jeunesse, jexpliquais à mon garçon quil aurait une super carte pour pouvoir prendre des livres, quil faudrait ensuite rapporter. Je continuais à lui raconter le fonctionnement des lieux lorsquun ordre, énoncé dun ton sans réplique, retentit jusqu’à nous : « Vous pouvez vous calmer sil vous plaît, très cher, je ne vous le répéterai pas deux fois ». Je reconnus instantanément cette voix, c’était celle de la bibliothécaire de mon enfance ! Elle travaillait désormais près de l’école de mon fils !

Comme quoi, il y a des bibliothécaires qui prêtent des livres à deux générations dune même famille.

Mon activité dauteur jeunesse a encore densifié mes liens avec les bibliothèques. Les rencontres organisées avec des lecteurs mont permis de visiter nombre dentre elles, partout en France.

Et chacune de leurs histoires me touche.

Il existe des petites villes, désertées de tout commerce, où la bibliothèque est le seul lieu ouvert le samedi. Des bibliothèques en zone difficile qui proposent des cours dalphabétisation. Dautres qui conservent les archives dactivités qui nexistent plus, la mémoire des sites industriels fermés. Jai vu des cheminots à la retraite consulter les documents dans la salle consacrée aux trains à Saint-Pierre-des-Corps. Dautres y déposaient leurs propres collections.

Aujourdhui, jai un nouveau rituel.

Je fais un tour à la bibliothèque municipale de toutes les villes où je passe. Je me balade entre les rayonnages, curieuse de la manière dont sont classés les ouvrages. Les étagères destinées aux ados me font de lœil. Je regarde comment sont installés les bacs dalbums pour enfants, si leur coin est confortable et accueillant, si les gens se parlent fort ou sils chuchotent, si les usagers travaillent avec des écouteurs sur les oreilles, sils feuillettent la presse, assis dans des fauteuils. Je saisis des bribes de conversations qui se faufilent entre les livres. Je mimprègne de lambiance et jy ressens un peu la ville dans laquelle je suis.