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Jessica Bruder

Coup de coeur

 

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Jessica Bruder. Nomadland

J’ai lu, 2020

 

Dans Nomadland, la journaliste Jessica Bruder a enquêté en immersion auprès d’une partie grandissante de la population américaine qui vit et travaille en van. L’engagement et la subjectivité de la journaliste, ainsi que son art du lien et du portrait, donnent au livre une énergie qui fait parfois défaut au film, plus mélancolique et fictionnel, de Chloé Zhao.

 

Pourquoi un van ?

Comment ferai-je je s’il m’arrivait un jour de ne plus pouvoir payer durablement mon loyer ou mes mensualités d’emprunt immobilier ?
C’est une hypothèse que l’on envisage parfois et c’est malheureusement une réalité qui est tombée comme on le sait sur les épaules de nombreuses personnes lors de la crise des subprimes de 2008 aux États-Unis. 
La solution pragmatique que certaines de ces personnes ont trouvée - et bon nombre de retraités parmi elles - souvent ruinées, endettées ou victimes d’accident de la vie dans un pays où il vaut mieux ne pas l’être - a alors été de diminuer le poste de dépense que représente le logement, en allant habiter dans un van, qu’elles aménagent et qui devient leur résidence principale. Avec ce van, elles peuvent se déplacer pour aller chercher du travail, là où il se trouve : par exemple dans les entrepôts Amazon pendant la période d’octobre à décembre ou en tant que gardien(ne) de camping dans l’Ouest américain à la belle saison. Elles peuvent aussi participer au rassemblement annuel des personnes vivant dans des vans et puis reprendre leur périple, seules ou à plusieurs.

La « CamperForce » d’Amazon

C’est cependant par pragmatisme que ces personnes – souvent dans la soixantaine - se résolvent à cette situation et leur combativité n’en est que plus remarquable. Le travail chez Amazon se révèle particulièrement éprouvant et la plupart des personnes contractuelles représentant la « CamperForce » d’Amazon, se voient contraintes de prendre des antidouleurs quotidiennement pendant la durée de leur contrat (des distributeurs d’Ibuprofène sont installés dans les entrepôts – alors que les tentatives de syndicalisation sont, elles, fortement découragées comme on l’a vu récemment dans l’actualité). 
La journaliste Jessica Bruder a suivi pendant près de deux ans, la vie mobile de ces combattants du quotidien dont la pension de retraite versée par la sécurité sociale américaine plafonne à 500 dollars mensuels.

Les Américains seniors, mobiles et déclassés

Comme le dit la journaliste, auteure du livre : « Beaucoup des travailleurs que j’ai rencontrés sur les campements Amazon appartiennent à une catégorie qui a connu une croissance alarmante au cours de ces dernières années : les Américains seniors, mobiles et déclassés. 
Monique Morrissey, économiste pour L’Economic Policy Institute, m’a expliqué en quoi ce changement était inédit : « nous assistons à la toute première faille de sécurité du système des retraites dans l’histoire moderne des Etats-Unis, analyse-t-elle. Depuis l’avènement des baby boomeurs, chaque génération se trouve un peu plus mal lotie que la précédente en ce qui concerne le maintien de son confort de vie à l’âge de la retraite.
Cela signifie que les personnes âgées ne peuvent pas se permettre d’arrêter de travailler. Près de neuf millions d’Américains âgés de soixante-cinq ans et plus avaient encore une activité professionnelle en 2016, soit 60% de plus qu’une décennie auparavant. Les économistes estiment que ces chiffres, de même que le nombre de seniors encore présents au sein de la population active, continueront à grimper. Une étude récente révèle que les Américains craignent davantage de vivre au-delà de leurs ressources que de mourir.
»

L’attachante Linda

Dans Nomadland, on suit par exemple, l’attachante et ultra combative Linda, 64 ans, régulièrement gardienne de camping ou membre de la  « Camperforce », qui ne souhaite pas encombrer le minuscule appartement de sa fille, mère de famille appauvrie,  et part sur les routes tant qu’elle est vaillante avec l’espoir d’avoir amassé suffisamment d’argent pour pouvoir se construire une petite maison écologique peu chère, au Nouveau Mexique. Elle sait aussi qu’elle est pressée par le temps et se donne deux ans pour réaliser ce projet, avant le déclin de ses forces physiques.

Le parcours de Linda (qui a été serveuse, a eu une entreprise de fournitures pour le bâtiment) est à lui seul un exemple de courage et d’objectifs tenus, d’intelligence et de rayonnement face à l’adversité, aux coups du sort de la vie et aux mauvaises cartes de départ. Cette femme assez extraordinaire s’est fait des ami(e)s dans le réseau des nomades, que la journaliste suit aussi. Et l’on découvre, avec elle, toutes leurs ressources : ingéniosité, courage, intelligence et solidarité via les réseaux sociaux et les rassemblements, importance des animaux de compagnie pour contrer la solitude…

Actualité et ouvertures de Nomadland

Ce livre a inspiré le film de Chloé Zhao : Nomadland, récompensé à la Mostra de Venise 2020 ainsi qu’aux Oscars 2021 et sur les écrans depuis le 9 juin. Le livre de Jessica Bruder, qui a travaillé en immersion, avec son propre van et a œuvré en caméra cachée chez Amazon nous offre aussi une plongée de l’intérieur sur les conditions de travail des entrepôts Amazon – entreprise qui a tant occupé le devant de la scène depuis le confinement et encore plus récemment par la tentative de syndicalisation historique de certains de ses employés en Alabama. 

À titre personnel, j’ai préféré le livre, plus combatif, au film, plus mélancolique. À lire également via notre réseau des médiathèques : Le Monde selon Amazon de Benoît Berthelot, et à voir : les autres films de Chloé Zhao : Les Chansons que mes frères m’ont apprises et The Rider. À noter également : la sortie en librairie ce mois-ci du livre : Le système Amazon, une histoire de notre futur du journaliste Alec MacGillis, interviewé dans le magazine Society de la fin juin.

Sandrine, juin 2021

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