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Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022

Dans l'air du temps

Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature 2022, est née en 1940 dans un milieu très modeste. Elle a étudié la sociologie bourdieusienne, est devenue "transfuge de classe" et a conceptualisé l’acte d’écrire afin de "venger sa race", celle des "dominés".

Entre autofiction et démarche sociologique

Elle utilise le matériau de sa vie personnelle dans une écriture factuelle, volontairement neutre, "plate" et impersonnelle qui restitue cependant par le biais des expressions glanées autour d’elle, les tournures de phrases et les mots des personnes qu’elle est amenée à côtoyer.

Par le truchement de son travail d’observation et de recension – de collectage pourrait-on dire – Annie Ernaux décrit et fait ressentir deux dominations à travers son expérience de vie : celle exercée sur les classes sociales dites "inférieures" et celle exercée sur les femmes.

Démarche sociologique et mémorielle d'une écrivaine à la conscience politique et féministe aiguisée

Alors que les revendications féministes étaient un peu moins portées dans les années 80 après la vague des années 70, le troisième roman autobiographique d’Annie Ernaux, La Femme gelée, décrit sobrement son expérience maritale de couple estudiantin des années 60 et les impacts de ce vécu sur les théories idéales et partagées du couple sur l’égalité des sexes.

Le couple est rapidement rattrapé par les conventions sociales de l’époque, et l’étudiante puis professeure se retrouve seule à accomplir les tâches domestiques au détriment de ses aspirations. Dans ce livre, comme dans les précédents tels que Les armoires vides et La place, l'autrice a écrit sur le désarroi ou la honte sociale que les préjugés d’autres classes sociales font porter ou intérioriser aux individus d’origine modeste.

La plupart des courts romans de cette auteure ont un thème à la fois social, mémoriel, et lié à l’expérience féminine (qui a été la sienne) : l’avortement (L’Événement), la maladie d’une mère âgée (Je ne suis pas sortie de ma nuit), la passion amoureuse (Passion simple, Journal de l’occupation), le traitement des secrets familiaux selon l’époque (L’Autre fille), le consentement (Mémoire de fille), la différence d’âge dans un couple où la femme est nettement plus âgée (Jeune homme)…

Elle restitue finement les rapports de force insidieux (d’âge, de sexe, de classe) qu’elle a ressentis, les tensions et sentiments de décalage entre individualité et groupe, le sentiment d’étrangeté et d’identité qui en résulte.

Elle restitue, dans une démarche sociologique et mémorielle, les expressions orales et habitus de la classe ouvrière à laquelle elle appartenait dans les années 50 et qu’elle côtoie toujours incidemment, au supermarché par exemple ou dans les transports, ou bien celles des milieux bourgeois et intellectuels des années 70 qu’elle a ensuite intégrés. L’œuvre maîtresse d’Annie Ernaux s'intitule Les Années, autofiction qui déroule l’itinéraire d’une femme (le sien) des années 50 aux années 2010.

Postérité d’Annie Ernaux :

De jeunes auteurs qui remettent au goût du jour le contexte social dans la littérature française, tels que Nicolas Mathieu (né en 1978, Prix Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux sur une Lorraine désindustrialisée et "périphérique") et Edouard Louis (né en 1992, auteur de la déflagration Eddy Bellegueule puis Histoire de la violence, Ils ont tué mon père et Émancipation d’une femme) ont clairement cité la travail d’Annie Ernaux comme source d’inspiration.

"Des Armoires vides (1974) au Jeune Homme (2022), en passant par La Place, L'Événement, Mémoire de fille, (1983, 2000, 2016) ou encore Regarde les lumières mon amour (2014), l'écrivaine a très largement contribué à faire évoluer la littérature française et au-delà, comme le Prix Nobel l'atteste.

Elle travaille à bouleverser l'ordre littéraire comme elle veut faire trembler l'ordre social, avec intransigeance, en écrivant de la même manière sur des objets considérés comme indignes de la littérature, tels l'avortement, le RER, les supermarchés, et sur d'autres tenus pour plus "nobles" : le temps, la mémoire, l'oubli (...)" (R. Leyris, Le Monde, 6 octobre 2022)

Sandrine, octobre 2022

Annie Ernaux