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Anna Burns

Coup de coeur
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Anna Burns. Milkman

Joelle Losfeld, 2021

Booker Prize 2018

 

Le pouvoir d’un homme d'influence et le pouvoir de nuisance des rumeurs dans une communauté repliée sur elle-même verrouillent le destin d’une femme dans un quartier d’Irlande du Nord. L'auteure décrit le conditionnement à l'acceptation de la violence et son impact sur la vie quotidienne et les mentalités dans ce roman qui a pour cadre le conflit nord-irlandais.

 

Irlande du Nord, années quatre-vingt

Le contexte de cette histoire se déroule en Irlande du Nord, dans une ville jamais nommée, sans doute Belfast, à l’orée des années quatre-vingt. Le personnage principal est une femme de dix-huit ans, très lucide. Elle est anonyme comme tous les autres personnages du microcosme de ce quartier.

La jeune femme se remémore les faits d’une période étrange et inquiétante pour elle. À l’époque, elle avait, sans le vouloir, par sa silhouette marchant dans la rue, suscité la convoitise d’un gradé paramilitaire de l’IRA. Dans le livre, les membres – nombreux – de l’IRA et leurs soutiens sont appelés « Les Renonçants ». 

Surveillance et harcèlement

Dans ce district, où tout le monde se connaît et où tout le monde épie tout le monde dans un contexte qui exacerbe les clivages, la surveillance, et le sentiment d’insécurité, l’homme est connu et craint, surnommé « le laitier » à cause de sa camionnette. En plus de ses activités mystérieuses, il utilise ce van pour rouler à hauteur de la jeune fille, en attendant qu’elle monte dans sa voiture – ce qu’elle refuse systématiquement - quand il ne surgit pas à côté d’elle lors d’un jogging ou à la fin d’un cours du soir, sans jamais la toucher mais en lui disant quelques mots qui prouve qu’il connait tout de son emploi du temps, et même de sa fréquentation secrète d’un « peut-être petit ami » de son âge à elle. À mots couverts, il menace également d’attenter à la vie du copain de cette jeune fille par le système d’une voiture piégée (le petit copain étant mécanicien).

Le poids de la communauté locale 

Ce qu’entrevoit avec lucidité la narratrice, c’est que cet homme et la communauté ont choisi son destin à sa place. Elle a beau ne donner aucune prise aux avances discrètes de cet homme de quarante ans, tout le quartier - et sa mère la première - tient désormais pour acquis qu’elle appartient à la bande des groupies de paramilitaires, femmes déchues de la communauté traditionnelle, et qu’elle est dorénavant la maîtresse attitrée de cet homme. Il suffit pour cela qu’il ait été vu à ses côtés, même brièvement. Ainsi, les commerçants qui craignent le pouvoir de cet homme offrent désormais des cadeaux embarrassants à la jeune femme, la bande des groupies qui assument leur vie de femmes jugées par la communauté s’intéresse à elle au pub, tandis que dans ce même endroit, un autre harceleur - amoureux éconduit - adapte son comportement agressif en fonction de la protection supposée de la jeune fille.

Parce qu’elle pense ne pas pouvoir faire autrement, la jeune femme se condamne au silence, en tentant de vivre sa vie normalement mais en sachant que l'issue, tragique pour elle, de cette situation ne fait que se rapprocher. À cette violence des relations humaines, se superpose celle plus « atmosphérique » du climat de guerre civile, dont la narratrice relate certains faits de violence militaire qui perturbent et endeuillent la communauté.

Ce livre formidable, mais à l’écriture exigeante, donne à voir le mécanisme du harcèlement, en même temps qu’il dépeint le poids étouffant d’une communauté locale séculaire, elle-même prisonnière d’enjeux géopolitiques fossilisés et inextricables. Le poids très redouté du rejet hors de la communauté trouve parfois - heureusement et trop rarement - son expression inverse dans des solidarités communautaires inattendues, qui donnent un peu d’air à cette micro société nord-irlandaise des années quatre-vingt (voir l’aventure des femmes ayant voulu importer les idéaux du MLF avec une Britannique par exemple).

Un article analyse avec justesse certaines des qualités du roman d’Anna Burns dans le journal Le Monde.

Cette écrivaine née en 1962 est auteure de deux autres romans dont on attend avec hâte la traduction française ! Elle a remporté le prestigieux Booker Prize en 2018 pour Milkman.

Sandrine, juin 2021

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