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Café culturel de mai 2019

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Yannick Haenel. La Solitude Caravage

Fayard, 2019. (Des vies)

 

Mystère et érotisme

A 15 ans, Yannick Haenel, étudiant dans un pensionnat militaire de la Sarthe, trompe son ennui en feuilletant des livres d’art à la bibliothèque de l’internat. Un jour, il découvre une reproduction d’un détail du tableau du Caravage Judith décapitant Holopherne, mais il ignore le titre, l’intégralité du tableau, et jusqu’au nom du peintre. C’est le personnage féminin qui le fascine, car il identifie immédiatement en elle l’objet de son désir, et découpe la page du livre pour pouvoir contempler la jeune femme le soir dans son lit. Ce tableau sera un moyen pour lui d’échapper à la pesanteur de cet univers carcéral. 

« Ecrire et désirer sont des activités qui se confondent »

L’auteur trouve cette femme d’autant plus énigmatique qu’il ignore son geste, et ne parvient pas à le deviner en scrutant l’expression de son visage. Dès lors, cette « apparition érotique » sera pour lui à l’origine d’un double apprentissage : celui du désir et celui de l’art (peinture et littérature), car c’est la première femme qu’il aura envie de décrire avec minutie, la première qui lui donnera l’envie d’écrire.

Retrouvailles et révélation

Ce n’est que 15 ans plus tard, lors d’un voyage à Rome, que l’auteur découvrira l’entièreté du tableau au Palazzo Barberini, et apprendra que son amante imaginaire « était en réalité une tueuse ». Eros et Thanatos, pulsion de désir et de mort se rejoignent, l’ironie de la situation fera sourire le jeune écrivain ! A partir de ce moment, Yannick Haenel se passionne pour Le Caravage, et lit tout ce qu’il trouve sur le peintre et son œuvre.

Dans la peau du Caravage

Pour tenter de retrouver le feu qu’a provoqué en lui la découverte des tableaux du Caravage, l’auteur décide d’écrire ce livre. Pour lui, les œuvres du maître du XVIIème siècle viennent éclairer « le fond vide de l’existence », car elles décrivent toutes des accidents, des moments d’exception, où le personnage accède à une vie plus réelle.
Truffé de références à Baudelaire, Rimbaud, Bataille, ce récit initiatique évoque l’émotion, la magie ressentie devant un tableau, la voix intérieure subtile que déclenche « le silence des figures peintes », le mystère contenu dans les tableaux des grands maîtres, ce qui fait que, sous leurs pinceaux, la chair devient plus vivante, les objets plus présents, les fruits plus parfumés, les étoffes plus soyeuses, l’obscurité plus profonde. Un texte magistral qui rejoint ceux que Philippe Sollers, Marcelin Pleynet ou Jacques Henric ont écrits sur la peinture.

Yannick Haenel est né en 1967, il a enseigné le français jusqu’en 2005. Depuis 1997, il codirige la revue Ligne de risque, et est l’auteur d’une douzaine de romans ou récits. Il a reçu le prix Décembre pour Cercle, le prix Interallié pour Jan Karski et le prix Médicis pour Tiens ferme ta couronne
La Solitude Caravage a obtenu le Prix Méditerranée Essai 2019.

Agnès

 

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Maria Pourchet. Les Impatients

Gallimard, 2019

Un parcours de Reine

Reine est une enfant qui a grandi très vite, au sein d'une famille bourgeoise pour qui le travail est une valeur essentielle. Elle se plait au lycée et s'adapte à notre société qui demande une maturité forte et une confiance en soi très développée pour réussir, pour faire de l'argent. Son caractère sociable, sa compréhension du fonctionnement interne des entreprises, font qu'elle enchaîne, ses études terminées, les postes à responsabilités dans différentes sociétés. Son dernier poste dans une boîte de cosmétique ne dure que très peu de temps : par un acte manqué elle est débauchée. Son impulsivité la pousse à monter sa propre affaire. Elle va gérer, elle à l'habitude de réussir.

Une vie personnelle à assumer et à surmonter

Elle vie avec son mec, pour qui la recherche de sécurité est une seconde nature. Leur couple est le reflet de ce qu'on attend du couple qui réussit dans les affaires. Dans leur grand appartement, qui est le plus souvent vide, la réalité frappe celle qui se retrouve chez elle en plein après-midi. Reine a le temps de penser, de réfléchir. Et puis elle en aime un autre.

Cet autre, Marin, produit des matières premières pouvant servir le projet de Reine. Ce n'est pas complètement un hasard. Reine s'écarte doucement de la vie qu'elle construisait, se rapproche à la fois de Marin, de sa réussite personnelle et d'elle-même. Elle avance.

Des personnages subtiles, des situations réalistes et de l'ironie bienvenue

Maria Pourchet a reçu une formation de sociologue et c'est tant mieux pour son roman. Ses connaissances donnent un goût acidulé à la lecture. Le milieu de l'entrepreneuriat et des investisseurs est parfaitement peint, celui de la petite bourgeoisie parisienne aussi. L'ironie de notre époque, les codes actuels de réussite (réelle ou apparente) sont parfaitement utilisés dans le style de ce livre très rythmé, bourré d'humour et de cynisme.

Jérémy

 

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Jean-Paul Kauffmann. Venise à double tour

Equateurs, 2019

 

Un souvenir de jeunesse

La première fois que Jean-Paul Kauffmann est allé à Venise, en 1968 ou 1969, pendant la période hippie, la ville n’était pas en vogue, car jugée trop bourgeoise et passéiste. De ce court passage dans la Cité des Doges, il ne se rappelle que la basilique Saint-Marc, et l’impression fulgurante qu’il a ressentie en découvrant un tableau dans une église dont il a oublié le nom, et que, depuis cette date, il tente vainement de retrouver. 

A la recherche du tableau perdu

En 50 ans, l’auteur est retourné maintes fois à Venise, mais, n’ayant jamais revu ce mystérieux tableau, il en a conclu qu’il devait se trouver dans l’une des 49 églises qui sont fermées au public ou affectées à des fins non religieuses. En 2018, il décide d’aller à Venise, et de n’en repartir que quand il aura retrouvé le tableau en question. 

Enquête à Venise

Pour ce long séjour à Venise, l’écrivain et son épouse louent un appartement dans le quartier de la Giudecca, dont ils apprécient le calme. Aidé par une jeune Vénitienne qui connaît l’un de ses amis, Jean-Paul Kauffmann va entamer une série de démarches longues et fastidieuses pour tenter de se faire ouvrir les églises inaccessibles au grand public, dont certaines sont régies par le Grand Patriarcat, d’autres par la Soprintendenza, d’autres encore par l’IRE. 

Entrer dans le saint des saints

Après plusieurs déceptions, l’auteur va parvenir à entrapercevoir l’intérieur de certains lieux de culte interdits au public : Sant’Anna, totalement à l’abandon, qui offre un spectacle désolant, San Lorenzo, dont on sait qu’elle abrite la dépouille de Marco Polo tout en ignorant exactement où…
Avec cet essai érudit, truffé de références à Sartre, et à Lacan, qui, lui aussi, avait réussi à se faire ouvrir les portes de nombreuses églises vénitiennes, Jean-Paul Kauffmann prouve que, même si tout a déjà été écrit sur Venise, il reste encore beaucoup à dire ! 

Né en 1944, Jean-Paul Kauffmann est journaliste de formation, il a travaillé successivement à RFI, à l’AFP, puis à L'Evénement du jeudi. Otage au Liban de 1985 à 1988, il commence à écrire en 1989, mais ne racontera son retour de réclusion qu’en 2007 dans La Maison du retour, paru chez Nil éditions. Il est l’auteur de nombreux essais, comme L’Arche des Kerguelen (Flammarion, 1992), La Chambre noire de Longwood (La Table ronde, 1997) ou La Lutte avec l’Ange (La Table ronde, 2001). 
Il a reçu le Prix de la Langue française en 2009 pour l’ensemble de son œuvre.

Agnès

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